L'art poétique de Paul Verlaine


 

 

I  Situation dans l'histoire de la littérature

 

Le XIX siècle est traversé par trois grands courants littéraires qui se confondent chronologiquement mais dont le dénominateur commun se résume en  une vue  originale sur l'homme et sur le monde.

 

"Le Grand Chemin de la Postérité" - Lithographie de Roubaud - 1842
 

Le romantisme : c'est la fameuse génération de 1830 qui gagne son identité par des œuvres clés qui projètent vers l'art de l'avenir et s'oppose au classicisme; c'est "le cœur qui gouverne la raison", l'expression du lyrisme personnel, de l'imagination et de la sensibilité et l'exaltation du moi  qui transparaît dans deux aspects psychologiques caractéristiques "le vague des passions" et " le mal du siècle".

Il représente aussi une communion intense avec la nature et l'humanité tout entière, tout devient sujet pour la poésie en prose ou en vers.

"Tout ce qui est dans la nature est dans l'art " V. Hugo

Le romantisme tend à la libération de l'art, à un ordre plus souple, au mélange des genres et à l'engagement politique, religieux et social.


Les oeuvres clés :
 

- " La liberté guidant le peuple" d'Eugène Delacroix

- "Hernani " de Victor Hugo

- les "Méditations poétiques" d'Alphonse de Lamartine

- "La symphonie fantastique" d'Hector Berlioz

 


La Liberté guidant le peuple
Eugène Delacroix - 1830


La bataille d'Hernani
Albert Besnard - 1903


Le Lac - extrait des Méditations
Alphonse de Lamartine - 1820


Berlioz dirigeant la "Fantastique"
Gravure satirique allemande - 1830

 

Les artistes représentatifs du  romantisme français :
 

Hugo, Musset, Nerval, Vigny, Lamartine, Chateaubriand, Delacroix, Berlioz.

 


Victor Hugo


Alfred de Musset


Gérard de Nerval


Alfred de Vigny


Alfonse de Lamartine


René de Chateaubriand


Eugène Delacroix


Hector Berlioz

 

Le réalisme : il naît du romantisme en réaction à l'excès d'imagination, de mystère et de fantastique mais aussi d'idéalisme qui déforme la réalité.

Il  est en relation avec le positivisme et le scientisme. La nouvelle école littéraire demande le respect  des faits matériels, l'étude des hommes d'après leur comportement, dans leur milieu de théories sociales ou physiologiques.

L'art réaliste repose sur le vérisme ou"chosisme" c'est à dire  dans la représentation du spectacle passager, du naturel éphémère dans une technique d'écriture parfaite pour immortaliser l'instant présent.

Elle repousse le rêve, la métaphysique et l'imagination.

Une grande tendance littéraire illustre cette école : le roman réaliste avec Balzac, Stendhal, Flaubert, Loti, Mérimée, Barrés, Renan, Taine.

 

Le symbolisme : C'est Baudelaire qui ouvre la voie au symbolisme en établissant des correspondances entre le monde des sensations et le monde suprasensible, entre la réalité et son idéal et aussi avec l'expérience de l'au-delà.

Le symbolisme est plus confidentiel, en demi-teinte.

Il est la transcription de visions, de paysages intérieurs. Il s'apparente au monde pictural d'un Gustave Moreau ou d'un Odilon Redon

Il "engendre" Mallarmé, Rimbaud, Verlaine, de Maeterlinck, Fauré et Debussy pour l'art de l'ineffable"ou même Rodin sculpteur de" l'alchimie" de la matière brute.

 

II  La place de Paul Verlaine dans la littérature de son siècle

 

Les années formatrices …

 

Paul Verlaine, au début de sa carrière poétique, situe son art dans les tendances du Parnasse représenté par Leconte de Lisle, José Maria de Hérédia, Théodore de Bainville, François Coppé, Sully Prudhomme. Les "poèmes Saturniens" dévoilent sa profession de foi mais aussi  des figures de style tout à fait personnelles pour suggérer sa sensualité, sa sensibilité avec une recherche de musicalité.
 


Théodore de Bainville


Charles Marie Leconte de Lisle


René-François Sully Prudhomme

 

Qu'est ce que le Parnasse ?

 

un groupe de poètes se constitue entre 1860 et 1866 pour  réagir contre le romantisme sentimental et confidentiel représenté par Musset dont le chef de file est Théophile Gautier  (photo ci-contre).

L'existence de ce groupe suit  la parution de deux revues éphémères :

La revue fantaisiste de Catulle Mendès, la revue du Progrès de Xavier de Ricard.

La revue L'Art naît de la fusion de celles-ci et correspond aux idées de Leconte de Lisle.

Ce groupe édite chez Alphonse Lemerre " un recueil de vers nouveaux" en 1866 : Le Parnasse  Contemporain " en souvenir de la montagne des Muses. Les textes sont de Baudelaire, Heredia, Ménard, Coppée, Catulle Mendés, Léon Dierx, Sully Prudhomme, Verlaine et Mallarmé . En 1871, un deuxième parnasse accueille des noms nouveaux :

V.de Laparade, Glatigny, Anatole France, Mérat, Valade, Plessis, Ch. Cros.

Le troisième "Parnasse Contemporain" de 1876 revêt plutôt l'aspect d'une anthologie de l'année.

Le Parnasse n'est pas une école mais un groupe dont la première doctrine repose sur

 le culte de la perfection formelle, l'expression des grandes émotions et des pensées philosophiques et un retour à l'antiquité.

 

III  L'art poétique de la maturité

 

L'inspiration de Paul Verlaine  est largement autobiographique.

Il révèle les aspects multiples de son être partagé dans l'extrême de l'amour, de l'Idylle au drame et aussi  un conditionnement culturel très chrétien qui crée le tourment et la culpabilité d'où "Sagesse"ou la conversion en prison, "Bonheur"et "Amour", recueils nostalgiques  sur la vie égarée et le regret.

 

L'écriture verlainienne

 

Sa poésie séduit par sa fluidité, sa subtilité et  une certaine candeur ( "les fêtes galantes")

Il innove dans " l'Art poétique" surtout par la musique des vers qui crée la suggestion. Il se libère de la déclamation traditionnelle que l'on retrouve en poésie et dans la tragédie classique.

 

L'impair : le vers impair est son instrument favoris à 3,5,7 syllabes et aussi 9,11,13 syllabes. C'est une rupture nette avec la prosodie classique et le règne de la déclamation en alexandrin qui donne à la phrase une structure bipartie.

L'impair casse la régularité, l'automatisme et s'ouvre à la cadence personnelle du lecteur. Exemple : "clair de lune", "mandoline"

 

Le rythme :  les vers sont animés par une respiration,  ils suivent un battement de mesure. Verlaine divise l'alexandrin en trimètre. Exemple: "mon dieu m'a dit…", "ariettes oubliées"

 

"Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant

D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime,

Et qui n'est, chaque fois,  ni tout à fait la même

Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend."

 

Les sonorités :  il pratique l'assonance comme musicalité discrète au contraire de la rime riche plus présente et imposante. Il se libère de la règle d'alternance des rimes masculines et féminines. Certes, il conserve la rime mais l'assouplit, la choisit minutieusement dans un contexte d'évocation et de suggestion. Il utilise également des rimes intérieures.

Exemple : "Ecoutez la chanson bien douce …"

 

La forme : Verlaine installe une forme poétique linéaire, synthétique,  proche de la prose et dont la déclamation est libre avec des images esquissées.

Exemple : "Charleroi", "Soleils couchants"

 

La syntaxe : le rythme de la phrase ne suit plus la rhétorique. Le vers absorbe des tournures du langage parlé. Il révèle un chant intérieur, un monologue intime.

Exemple :"Je ne sais pourquoi…"

La maîtrise de la forme : Verlaine a le sens de la perfection formelle. Il nous en donne un exemple dans son sonnet "Après trois ans" :

 

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,

Je me suis promené dans le petit jardin

Qu'éclairait doucement le soleil du matin,

Pailletant chaque fleur d'une humide étincelle.

 

Rien n'a changé. J'ai tout revu : l'humble tonnelle

De vigne folle avec les chaises de rotin…

Le jet d'eau fait toujours son murmure argentin

Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

 

Les roses comme avant palpitent, comme avant

Les grands lis orgueilleux se balancent au vent.

Chaque alouette qui va et vient m'est connue.

 

Même j'ai retrouvé debout la Velléda

Dont le plâtre s'écaille au bout de l'avenue,

Grêle, parmi l'odeur face du réséda.


                                                        Paul Verlaine - 1865

Conclusion :

 

Paul Verlaine contribue au renouvellement de l'expression poétique. Son art n'est pas révolutionnaire mais un aboutissement d'une tradition poétique maîtrisée à la perfection.

Il explore, compose, innove et traduit  la vie. "La poésie c'est le rythme"a dit Verlaine;

Mais le rythme c'est aussi  la musique et dans Verlaine ces deux éléments sont inséparables. Il est capable d'englober le temps, le lieu en un clin d'œil.

La métaphore chez Paul Verlaine nous semble être un excès de réalité et des  sensations amplifiées. La poésie de Paul Verlaine est un travail qui  sublime la perception de  l'univers.

 

B. Thomas